La science, la philosophie et le réel

Ces derniers jours j’écoute Michel Onfray conter sa contre histoire de la philosophie. Cette année, la pensée post nazie. Cela me renvoie à ce que j’ai tendance à écrire des philosophes et de la philosophie – surtout des philosophes.
La philosophie me semble pouvoir être un bon instrument au service de la pensée, mais elle ne m’apparaît pas comme la panacée pour faire la lumière sur la vérité.
De ce point de vue, Michel Onfray me conforterait plutôt dans mon opinion.

Selon lui ce ne serait pas la philosophie qui est en cause mais les philosophes qui la pratiquent. Tous les philosophes ne sont pas nuls mais la plupart sont abscons. Ils pratiquent un jargon accessible à leur seule petite caste qui ne fonctionne que sur l’idéologie au mépris du réel et du pauvre béotien qui est sommé d’admirer sans comprendre. Ils vous refilent avec suffisance du Platon, de l’Aristote, du Kant, du Marx, du Tutti Quanti dans les gencives à la moindre question profane.
C’est alors qu’à ce propos – dans le genre incompréhensible – Martin Heidegger (1889-1976), en prend un sacré coup dans le porte-pipe. Hannah Arendt est davantage épargnée, mais elle passe quand même à la moulinette. Je le trouve quelquefois un peu péremptoire et saignant, Michel Onfray. Mais je ne dispose pas de la connaissance nécessaire pour me permettre de formuler un jugement définitif.

Tout de même quand il formule une critique radicale contre toute forme de violence, il me laisse dans le brouillard. Que dire alors de la violence révolutionnaire ? Comment faire quand la révolution qui veut changer les choses dans le but de les améliorer, comment faire quand elle est confrontée à une contre révolution directe ou insidieuse qui risque de réduire à néant l’acquis de la révolution ? Certes, quand cette révolution plonge dans la terreur pour combattre la contre révolution, le résultat est le même : les acquis disparaissent de même façon. Force est de constater que « l’Histoire » ne nous montre guère que des révolutions qui finissent mal dans la dictature ou le chaos.
Là-dessus Michel Onfray n’apporte pas de solution. En tout cas pas jsuqu’ici, au cours des causeries sur France Culture. C’est bien de condamner toute violence, c’est mieux de dire ce qu’on peut faire pour l’éviter tout en conservant les acquis.

Le réel et l’idéologie, la science et la philosophie :
Je vais essayer de réfléchir sur la question en choisissant la cosmologie comme exemple. Ce n’est pas par hasard que je choisis ce domaine objet de science et de spéculation.
La cosmologie n’est peut–être pas une science. Mais les sciences sont-elles de la science ? Et la science peut-elle expliquer le réel. Encore faudrait-il savoir ce qu’est le réel. Si c’est ce que je vois, je sens, j’entends, je goûte, je touche, c’est ce qui passe par les tuyaux de mes sens. Alors pourquoi spéculer sur ce que mes sens ne perçoivent pas ? Je vais me faire engueulé par Michel Onfray

Depuis peu, certains cosmologistes suggèrent, avec deux approches issues de la théorie dite des cordes, que ce fameux Big Bang ne constituerait pas le début de l’Univers mais l’aboutissement d’un état cosmique antérieur. Il y a seulement quelques années, imaginer une époque antérieure au Big Bang, c’était comme chercher un point au nord du Pôle Nord ! Quand donc a commencé le temps ? Maintenant, la science n’apporte pas encore de réponse à cette question, mais elle dispose d’au moins deux scénarios (le pré-BigBang et l’ekpyrotique – allez savoir ce que ça veut dire, voilà un mot qu’on ne trouve pas sous le pas d’un cheval pas plus que dans mon dictionnaire !) deux scénarios potentiellement testables qui s’affirment de façon plausible (du moins le prétendent-ils) que l’Univers – et par conséquent le temps – existait avant le Big Bang. Si l’un de ces scénarios est vrai, alors le cosmos a toujours existé. On voit bien là les incertitudes de la certitude.
Univers multivers
Et la question du “ toujours là ” en reste là. Et il ne faut compter sur Heidegger pour nous éclairer là-dessus. Essayons pourtant de nous éclairer de ses lumières en évitant l’aveuglement.
Tout viendrait de la différence entre l’être et “ l’étang ”, comme aurait pu le dire ce bon Martin dans une petite dérive métaphysique, après avoir un peu abusé de la bonne bière de Bavière.
Pour être tout à fait juste, il faudrait formuler la chose autrement, comme la distance entre l’être et l’être-là.
Etre-là ou ailleurs, me direz-vous, ne nous avance guère. Mais en faisant ainsi preuve d’un mauvais esprit à médiocrité de calembour, vous vous fermez la voie à la moindre lumière. Car la question de l’être et du temps est une interrogation sur la langue comme site du temps. Certes, vous pouvez toujours vous demander ce que cela veut dire. Mais le point de départ n’est pas l’homme mais l’être-là précisément. L’être-là est être dans le monde, en tant que capacité de se dépasser dans une transcendance dont la structure est la temporalité, structure dans laquelle l’être dans le monde peut anticiper sa possibilité extrême : la mort. C’est cette structure finie qui donne à l’être-là un destin, une histoire conçue non comme une succession d’événements dans le temps, mais comme avènement de la liberté.

Alors, la question traditionnelle sur l’essence de la vérité devient la question sur la vérité de l’essence, à condition de penser la vérité comme dévoilement. La métaphysique ne peut dévoiler l’être, pensé comme étant, qu’au prix d’un oubli de sa structure originellement temporelle, c’est-à-dire de la présence en lui du néant. Ça c’est de la philosophie ou je ne m’y connais pas.
Voilà qui n’est pas des plus réjouissant, nous pouvons vous l’accorder. Hélas, dans l’étang gelé où nous nous trouvons, la diffraction de la vérité nous donne une vue de l’être assez trouble, encore aggravée par notre myopie ontologique.
Dans l’étant, on ne peut accéder à “ l’avant ” de quoi que ce soit qui ne soit lui-même dans l’étant. On ne peut donc accéder à l’être ? Ce qui n’est pas le cas de Dieu, semble-t-il, puisqu’il est l’Etre. En revanche, il en découle qu’il ne peut être d’un accès facile, cette formulation étant ce qu’il est convenu d’appeler un euphémisme.

Et pour l’astrophysique?
Si la métaphysique a autant de difficulté avec l’avant commencement, essayez d’imaginer ce que cela doit être pour la pauvre science. Cet avant-là à encore moins de sens que celui du Big Bang. Mais elle ne s’en avoue pas vaincue. Quand elle nous aura gratifié d’un avant Bib Bang nous serons bien avancé avec notre “ toujours là ”.
Dans le bocal opaque où l’humanité mijote depuis des millénaires, on ne peut pas lui demander d’y voir bien clair.
Sans compter que certains ne se satisfont pas d’un seul univers. Il y aurait dans un multivers quantité d’univers parallèles. Dans l’espace infini, vide, mais d’un vide un peu particulier, chargé d’une énergie gigantesque, éclateraient en permanence des bulles comme notre Big Bang qui se dilateraient pareillement. Chaque univers ainsi né posséderait des paramètres spécifiques, certains comme le nôtre propres à l’apparition de la vie. Ces univers parallèles seraient dans des dimensions supplémentaires de l’espace, invisibles de nous. Certains théoriciens évoquent jusqu’à 10500 possibilités d’univers : possibilité si gigantesque que la probabilité que chacun d’entre nous ait un double dans un autre univers habité n’est pas nulle … avec évidemment aucune chance d’y aller voir.

Il n’en reste pas moins vrai que nous devons honorer Dieu, avant de savoir ce qu’est Dieu, ce qu’est l’Etre, ignorant ce qu’il y aurait de commun aux corps et aux esprits, sans même savoir ce que veut dire “ honorer de Dieu ”, ne sachant faire la distinction entre Dieu et le reste des choses. Dieu serait-il une chose ?
Non. Il est l’illimité, donc dont on ne peut connaître ou saisir les limites. Il est Créateur de Tout. Qui l’a créé, Lui ? On ne sait pas. Question illicite s’il en est. On ne peut pas comprendre. On dit qu’IL EST. Il est l’Incréé. Il est sa propre origine, issu de personne, sinon de lui-même. Un peu comme l’espace vide d’un vide particulier des tenant du multivers.
On ne saisit pas son origine, donc il n’y en a pas. Mais pourquoi, alors, ne pourrait-on dire : “ on ne saisit, on ne comprend pas Dieu, donc il n’y en a pas ” ? On ne peut pas le dire parce que cette incapacité à saisir la moindre réponse en cela mesure la dimension de notre ignorance. Il nous est impossible de progresser jusqu’à l’infini. L’entendement humain doit s’arrêter quelque part. Il ne peut rien se représenter au-delà des limites qui sont les siennes, qui lui sont imposées par sa nature. Peut-il en déduire : “ Je ne comprends pas l’infini, donc il n’existe pas ” ? Non plus. S’il l’osait, il s’enfoncerait encore davantage dans son ignorance.
Il ne peut que prétendre, tendre, aller TOUJOURS vers l’infini, sans JAMAIS y atteindre. Rien à voir avec l’effort sans cesse recommencé de Sisyphe. Il n’existe ici qu’une tension VERS, sans pouvoir jamais mesurer ce qu’il reste à parcourir.

Ainsi, c’est à partir de cet infini que le Fils a été engendré, c’est de cet infini que souffle l’Esprit, qu’il a engrossé Marie. Si cet engendrement et ce souffle avaient un commencement et une fin, l’Éternité en prendrait un sacré coup.
Mais si, à l’instar du BigBang, Dieu n’était que l’aboutissement d’un avant-dieu, à démontrer avec ou non super-cordes à la clé? !
Non ! Cela est impossible. En tout état de cause (c’est le cas de le dire), pour en revenir à ces questions de l’avant, il est absolument illicite de prétendre poser la question : “ Avant Dieu, qui ? ” Il ne peut y avoir d’être avant Dieu. Mais, si “ qui ” n’est pas licite, il nous reste encore à élucider “ quoi ”.
Nous ne savons plus quoi penser. À quoi rêvent les jeunes filles, plus ou moins en fleurs ?
N’importe quoi ! À quoi bon ! De quoi de quoi ? !
Quoi ? ! Exclamation interrogative. Voilà bien là la question.
“ Quoi ” ne s’emploie qu’en parlant des choses.
“ Quoi ” désigne une chose. Le mot “ chose ” est le terme le plus général par lequel on désigne ce qui existe et qui est concevable comme objet concret, abstrait, réel ou mental. Mais cela peut être aussi une substance, un patrimoine, une dépendance, une affaire, une action, une conjoncture, un événement, un fait, un phénomène, réel ou imaginé, ce, ça, ceci, cela, cet … etc. Bref, le mot “ chose ” peut désigner tout et n’importe quoi.

Avant Dieu y aurait-il eu tout, n’importe quoi ou rien ?
Et si Dieu était une chose.
Et la cosmologie dans tout ça ?
Je vous en fais cadeau.