L’obsession

La psychologie cerne assez bien une certaine pathologie de l’esprit aux caractéristiques obsessionnelles. Ainsi Madame ou Monsieur Quidam qui répète ou multiplie inlassablement la même chose. Pensons notamment aux dessins de certains, souvent qualifiés de malades mentaux, qui reproduisent à l’infini un même élément graphique dans une perspective vertigineuse et parfois terrifiante, ce même élément étant quelquefois significatif de l’obsession, quelquefois pas. Où pourtant un consensus s’établit sur le caractère pathologique de tels dessins. L’homme normal, ou considéré comme tel, se détourne de semblables dessins pour échapper soit au malaise, soit à la fascination. Il n’en est pas moins, dans sa vie quotidienne, soumis en permanence à ce genre de phénomènes qu’il subit comme une agression.

L’environnement publicitaire en est un des aspect les plus évidents, le plus vivace et le plus dangereux. Cela ne concerne pas seulement ces dessins gigognes représentant quelqu’un qui tient, par exemple, une boîte de camembert représentant quelqu’un qui tient une boîte de camembert représentant quelqu’un qui … . On peut atteindre, avec ce genre de représentation, pour peu qu’on s’y complaise, au vertige de l’infiniment petit en plongeant dans le sens du dessin. Réciproquement, avec un peu d’imagination, on peut succomber au vertige de l’infiniment grand en prenant le sens inverse. Car, il n’y a pas de raison que cette boîte ne soit pas contenue dans une boîte plus grande, elle-même contenue dans une autre encore plus grande, elle-même contenue dans … !!

Passons aux slogans publicitaires parlés ou filmés, pour s’attarder un moment sur cette répétition d’affiches qui jalonnent la route du Pékin ordinaire : Prenez un couloir du métropolitain de Paris : vous marchez, sur votre droite une dame, en dessous chics d’un bleu pâle, lascivement allongée, semble attendre. Quoi ? Qui ? L’affiche ne le dit pas. Ce n’est pas son affaire. C’est à vous de faire le travail. À gauche, une autre dame, en dessous chic d’un rose tendre, debout en trois exemplaires sur la même photo, semble rêver. À quoi ? À qui ? La répétition affichée n’en dit pas un mot. C’est toujours à vous de combler le manque. Vous ne vous laissez pas envahir par l’angoisse, vous avancez : pendant des dizaines et des dizaines de mètres la dame bleue sur votre droite et la dame rose sur votre gauche dans une perspective du plus bel effet pathogène. Vous réussissez à résister au vertige destructeur en accélérant le pas, pourtant, quand vous arrivez au bout du couloir et que ces dames ont cessé d’exister, quelque chose vous manque, même si heureusement tout n’est pas dépeuplé.

Donc, pourrait-on dire, cette forme de publicité est efficace. Elle atteint son but. Peut-être pourrait-on préciser qu’elle l’a très largement outrepassé. Car enfin, après l’agression de la dame bleue puis de la dame rose, croyez-vous que l’on va courir acheter des dessous chics ? Les dames, qui sait ? Mais les hommes, voyons ! Pour la Saint Valentin ? Seulement on n’est plus tout à fait le ou la même après qu’avant ce passage édifiant. Non qu’ici, en l’occurrence, l’érotisation de la publicité soit la vraie question, mais sa structure obsessionnelle. Contre cela quelle défense a Madame ou Monsieur Quidam ? Aucune, absolument aucune. Si ce n’est peut-être l’humour ou le graffiti. Ah ! le  graffiti !! Il mérite qu’on s’y attarde. En s’attaquant à l’homogénéité de la continuité, il rompt l’effet obsédant.

Il est évident que si la dame bleue m’apparaît de temps à autre avec une généreuse moustache, un petit bouc, un coquard et que la rose affiche, le long de ma marche, un sourire avec une dent noire ou manquante, un nez rouge, un nombril en forme de 5, je me sens libéré de l’obsession. Sans parler des commentaires écrits, le graffiti est une forme de journal mural qui ne doit rien à la révolution culturelle chinoise, l’ayant précédé de plusieurs siècles. Il doit semble-t-il sa naissance, d’une part à Vespasien, d’autre part à une certaine loi qui fut promulguée un 29 juillet, de préférence en 1881, qui défend d’afficher et quelquefois même, curieusement, d’uriner. Doit-on voir là une correspondance avec l’apport sus cité de Vespasien ? Question dont la réponse échappe pour le moment.

Par ailleurs, la bande dessinée a apporté au graffiti la richesse de sa bulle, encore appelée ballon : ce petit trait qui, selon une courbe généralement ovoïde, part des lèvres d’un personnage pour y revenir après avoir enfermé les quelques signes censés être prononcés ou pensés par lui. Il y a là un art dont l’origine occidentale est sujette à caution et dont l’essor ne s’est jamais démenti.

Pour en revenir à la dame bleue lascivement étendue et semblant attendre on ne sait trop quoi, un calligraphe autodidacte lui avait attribué, dans une bulle aux volutes artistiques, les paroles suivantes destinées au passant anonyme : « Alors, tu viens voter ? ».

Il n’y a aucune interprétation psychanalytique à fournir sur la signification symbolique de cette assertion. Mais on peut penser que si notre calligraphe autodidacte avait eu le courage et le temps de reproduire sa bulle sur toutes les affiches de la dame bleue, on aurait peut-être assisté à une chute impressionnante du taux de l’abstention qui est un des maux majeurs de nos démocraties avancées.