L’homme artificiel

  Les sans terre, les sans loi, les indésirables, les oubliés, la lie des Mondes Intérieurs auxquels se mêlaient les indigènes humains au teint sombre de Ganymède se pressaient sur la place. Le seul élément insolite était cette musique, une mélodie rudimentaire et barbare qui vous faisait bouillonner le sang.

 Une fille dansait, tourbillon d’écarlate et de blanc. Les trois musiciens auraient pu être ses frères. À en juger par ses bijoux et sa robe en haillons, c’était une vagabonde, une de ces tziganes interplanétaires appartenant à l’une des vastes tribus de l’espace qui erraient de planète en planète, mais citoyens d’aucun monde, apatrides, aplanétoïdes.

Certains de ces errants vivaient ici depuis quelque temps, mais cette fille était une nouvelle venue. Si je l’avais seulement aperçue, je ne l’aurais jamais oubliée. Jamais homme ne pourrait oublier cet étrange reflet qui brillait dans son regard. Un sourire d’ange flottait sous des yeux noirs, un regard profond, des yeux de nuit sidérale qui, eux, ne souriaient pas. Des yeux sombres, étrangers à la jubilation de son corps magnifique, des yeux flamboyants chargés de haine où se mêlaient l’affliction, l’amertume et la rage.

Si vous aviez le loisir de continuer la lecture de cette nouvelle, qui s’intitule « La danseuse de Ganymède »[1], vous apprendriez que cette fille mystérieuse, merveilleuse et terrible, irrésistible et terrifiante, appartient à une série d’androïdes construits en laboratoire par l’homme. Ces androïdes plus beaux, plus forts, plus intelligents, plus résistants que l’homme, ces androïdes infatigables, supportent des écarts de température considérables, s’accommodent du vide et résistent à toute forme de rayonnement. Au cours du récit, ils prennent conscience de leur état et se révoltent contre l’homme injuste, prétentieux et médiocre.

Bien entendu, si faible et si méprisable soit-il, l’homme sortira vainqueur de cette lutte, vainqueur et sanctifié.

Vainqueur ? Victoire tout à fait illogique sacrifiant au happy end. Ce qui n’est pas fréquent en science-fiction car, en effet, c’est de la science-fiction qui n’est, disent les mauvaises langues, ni science ni littérature.

Mais alors qu’est-ce donc ? Et que penser de ce désir obsédant de créer un homme artificiel ?

Que penser de ce cri de Michel Ange quand il eut terminé de sculpter son Moïse : « Mais parle donc ! ».

Que penser du Golem, de Pygmalion, des statues vivantes d’Héphaïstos, de Dédale, des travaux de Paracelse, des recherches de Victor Frankenstein, de la création de l’homunculus du Faust II de Goethe, des embryons-éprouvettes du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Littérature que tout cela ?

Et les embryons congelés actuels, quid ?

Et le monde des automates : le Théâtre automatique de Héron d’Alexandrie, trois siècles avant notre ère, l’automate d’Albert le Grand, doué de parole paraît-il, l’animal machine de Descartes, et l’homme machine de La Mettrie qui affirme en 1748 que l’homme tout entier, pas seulement son corps matériel, doit être considéré comme une machine, compliquée certes mais machine. Et, dès lors, les manifestations psychiques doivent être considérées comme des productions de cette machine.

Que penser de la peur sans cesse grandissante que l’homme éprouve devant la machine en constante évolution ? En témoignent les « Robots universels de Rossum », une pièce de théâtre de science-fiction, écrite en 1920 par Karel Čapek, mise en scène à Prague en 1921 et jouée à New York en 1922. C’est dans cette pièce que l’auteur utilisa le mot robot pour la première fois, bien que ce soit son frère Josef qui l’ait inventé. Pareillement la « La Révolte des machines ou La pensée déchaînée par Romain Rolland et Frans Masereel»,[2] ou encore, Alphaville, cette étrange aventure de Lemmy Caution, film de science-fiction en noir et blanc de Jean Luc Godard (Ours d’or en 1965).

Que dire enfin du Big Brother de George Orwell ?

Etienne Vermeersch, docteur en philosophie de son état, a écrit en 1965 sur les implications philosophiques de la théorie de l’information à l’université de Gand. Il a publié, dans un article sur la cybernétique, un projet pour un homme artificiel. Il en a, semble-t-il, étudié sérieusement et raisonnablement le sujet. On peut lire le détail de ses propositions dans le dossier de la cybernétique, publié chez Marabout. [3]

Sa conclusion : « Nous pensons avoir ainsi montré que la matérialisation de cet ancien rêve de l’homme, créer un être qui lui ressemble absolument, ne peut plus être considéré comme totalement irréalisable. Même si nous n’avons pas convaincu certains lecteurs, notre but sera atteint si nous avons  réussi à les inciter à réfléchir à ce problème ».

Ce n’est pas, quelques décennies plus tard, les robots actuels qui diront le contraire.

Plus modestement encore, on pourrait inciter à cette réflexion : « Si l’homme réalise une machine simulant l’intelligence susceptible de prendre conscience de sa propre existence, qu’aura-t-il fait ? ».

Bien sûr, on peut sourire. Les gens sérieux et les grands humanistes ne manqueront pas de le faire. Mais, ces mêmes gens sérieux eurent en 1945 ce même sourire méprisant quand un adolescent que je connais bien, après avoir lu quelques articles sur le sujet, avait eu la naïveté de croire aux voyages interplanétaires et de le prétendre. Jamais l’homme ne mettrait les pieds sur la lune, n’en déplaise à Cyrano de Bergerac !

De telles idées saugrenues ne pouvaient naître que dans des cerveaux irresponsables de débiles rêveurs. Passe encore pour la littérature ou la poésie. Mais dans la réalité …

En 1969, moins d’un quart de siècle plus tard, « on a marché sur la lune ».

Ne vise-t-on pas Mars, maintenant ?

L’homme ne sortira-t-il pas du Système Solaire quelque jour et, même, de la Galaxie, qui sait ?



[1] The Dancing Girl of Ganymede, 1950 (première parution VF : 1968) Parution originale : Thrilling Wonder Stories, février 1950.

[2] Pierre Vorms Éditeur, Paris – 01/09/1947

[3] Le dossier de la cybernétique, utopie ou science de demain dans le monde d’aujourd’hui, collectif, Marabout université, 1968.