Animateurs, Journalistes Radio-TV

 

J’avais l’intention, dans le prolongement de ce que j’ai écrit concernant les JO de Londres, (28 août), d’élargir le propos à nos animateurs et journalistes radio-TV.

Mais, auparavant je dois corriger une erreur, j’étais mal informé. Il semble que les jeux Paralympiques ne seront retransmis sur aucune chaîne du Paf. Peut-être que le fragment humain est considéré par les programmateurs comme moins attractif que l’humain intégral. Ils se trompent sans doute, quand on considère le succès connu à travers les âges de toutes les formes de représentations du fragment, sur lesquelles je ne souhaite pas m’appesantir par considération pour ces athlètes dont le courage force le respect.

Sans doute, aurons-nous quelques échos des performances à l’occasion des créneaux d’information. Et alors, rassurons-nous, nous retrouverons toute la fougue superlative de nos amphigouriques animateurs.

 

En ce qui concerne plus généralement la médiation radio-TV, non pas celle des émissions de jeux pour braves couillons applaudisseurs et hurleurs, non plus celle des divertissements comiques ou chanteurs pour demeurés ravis avec balancement de bras, de mouchoirs, voire de bougies, non les sérieuses, celles qui parlent, celles qui débattent.

Là encore je ne citerais pas de noms, il suffit de fréquenter la fin d’après-midi de la 5 ou le samedi matin ou encore la fin de matinée du dimanche de France Culture, par exemple, pour s’en faire une idée. Il y en a d’autres, beaucoup d’autres.

La caractéristique qui se dégage d’une façon générale c’est l’enflure de l’Ego du présentateur, agrémenté selon le cas et la personne d’un trait d’humour, d’un zeste d’ironie, d’une goutte d’agressivité éventuellement pour affirmer sa position, le tout recouvert d’une fine couche de suffisance.

L’un, interrompant tout net ses invités pour imposer sa parole, s’il n’a pas prononcé 50 fois « Voilà » au cours de l’émission, ne l’a pas fait une. Un autre, ne supportant pas la moindre contradiction, parlant à lui seul plus longtemps que ses invités réunis, affichant sa culture par citations philosophico-littéraires d’Aristote à l’incontournable Hannah Arendt. Un autre encore, amorçant le débat par une interminable présentation relatant mille détails que nous connaissons déjà pour les avoir lus ou entendus ressassés dans les différentes informations. Il est vrai que plus la présentation est longue plus le droit d’auteur est confortable.

La suffisance et l’enflure de l’Ego s’affiche différemment selon le degré de culture du personnage. Chez l’un, la pupille dilatée et le sourire satisfait pour une remarque ou un trait qu’il estime réussi, révèle une relative grossièreté. Chez un autre, de culture plus raffinée, la suffisance s’affiche plus discrète dans la façon de mener le débat d’une ironie savante, tandis que les invités rivalisent entre eux pour exhiber leur érudition.

À quelques nuances qualitatives près, ce n’est toujours que de l’EGO.

Moi

En ce qui me concerne personnellement moi je

C’est vrai que

Voilà pardonnez-moi mais

Voilà c’est vrai que

Voilà

C’est vrai que

Heu

Voilà

Hein

L’animateur d’antenne se demande comment il va garder la main. Il n’est pas là pour permettre au débat de se développer, pour faciliter la parole du ou des invités. Non, il est là pour se faire valoir.

Voilà … Heu…

Il sait couper la parole, provoquer.

Le thème est sans importance.

Ce qu’il faut c’est trouver l’effet.

Hein

C’est vrai que

Voilà

Il faut montrer qu’il sait, qu’il a du talent, qu’il est brillant.

Voilà.

Je me demande pourquoi je les écoute à la radio, pourquoi je les regarde à la télévision, ces « journalistes », pseudo, arrogants, ignares.

Je me demande.

Je me parle souvent. Je me tutoie. Je devrais me répondre.

Parfois même je me parle à la troisième personne.

Il se demande pourquoi il je

Oui, je me demande et je ne me suis pas encore répondu.

Sans doute parce qu’il n’y a pas de réponse

C’est vrai que

Voilà.

JO et superlatifs

Oui, je sais, je n’ai rien écrit depuis le 5 juillet.

Faut dire que j’ai découvert les joies de quelques côtes cassées qui m’ont rendu enclin à regarder davantage la télévision et, à partir du 27 juillet 2012, les fameux, fabuleux Jeux Olympiques de Londres retransmis par les soins exceptionnels et objectifs de France Télévision avec les fabuleux fameux commentaires des inimitables et prestigieux journalistes sportifs de l’établissement.

Il a déjà été beaucoup écrit sur ces JO en général, notamment rapporté sur l’Internet. Je laisse par ailleurs le soin à Fabien Ollier de cerner les aspects les plus scandaleux du phénomène : L’indécence de la gabegie financière, l’affairisme mafieux derrière le spectacle pompier pour grands gamins, le côté « Big Brother » de ces jeux, derrière la fête quadrillage militaro-policier, débauche de caméras, intégration du voile islamique sous les pressions des Pays de Golfe, complicité équivoque CIO avec la dictature syrienne … etc. [1]

Au-dessus de tout cela, le nuage médiatique noie dans la fumée du dithyrambe tout l’inavouable, avec l’innocente complicité de athlètes et l’hypertrophie ubuesque des commentateurs.

J’ai déjà eu l’occasion de remarquer la tendance de notre époque pour le développement du superlatif : les très très, super, absolument fabuleux …etc. Avec les commentateurs sportifs de France Télévision, on a été comblé au cours de ces deux semaines : Quel spectacle ! Quel spectacle ! Splendide ! Époustouflant ! On va se régaler, Mesdames, Messieurs !

 L’enflure et le chauvinisme ne laisse que peu de place aux « autres ». D’ailleurs, on ne diffuse sur France Télévision, à quelques exceptions près, que les épreuves où il y a au moins un athlète français. On peut même aller jusqu’à rediffuser plusieurs fois une séquence de victoire française ou une interview de l’athlète, alors qu’il se passe plein de choses plus intéressantes ailleurs, choses qu’on peut voir sur Eurosport ou encore sur l’Internet qui passe la quasi totalité des épreuves. Encore faut-il évidemment être équipé pour et notamment disposer du très haut débit.

Le chauvinisme et les dérapages de tous ces commentateurs et interviewers, dont je tairai les noms par commisération, n’ont d’égal que leurs hurlements hystériques qui accompagnent la performance plus ou moins réussie d’un compatriote. C’est vraiment pénible de subir leurs vociférations incessantes, quelquefois mal à propos et souvent inutiles, par exemple, nous décrire en superlatif ce qui arrive – une passe ratée ou une planche mordue – comme si on était assez demeuré pour n’être pas capable de voir, sans leur baratin boursouflé, ce qui nous est montré à l’évidence. Il ne peuvent supporter le moindre silence, mus par l’impérative nécessité de gonfler leur Ego de leur bavasserie, jusqu’à l’éclatement.

On va avoir droit aussi à tous les détails de la vie d’icelle ou d’icelui, vie privée, vie sportive, ex champion du monde, double championne de, n’a que 20 ans, encore là à 35, meilleure performance mondiale de tous les temps, deuxième meilleure performance mondiale de l’année, troisième meilleur temps de la saison …

Le lexique est tout aussi édifiant : chauvinisme, superlatif, pauvreté.

L’une ou l’un a gagné :

Il, elle a marqué l’histoire

Il, elle a frappé un grand coup

Il, elle a fait fort

Il, elle a remis les pendules à l’heure

Il, elle a répondu présent(e)

Fabuleux, magnifique, extraordinaire, historique !

C’est énorme, énormissime !

Un temps stratosphérique !

L’une ou l’un a perdu :

Il, elle n’a rien à se reprocher

Il, elle a tout donné

Il, elle a tout de même battu son record

Il, elle est allé(e) au bout de lui (elle) même

D’ailleurs pour gagner comme pour perdre, on peut aussi tout donner et aller au bout de soi-même. Ici, ce n’est qu’un simple extrait, tout petit aperçu de la richesse du langage de ces géniaux médiateurs.

Les jeux se sont terminés le 12 août et le dimanche suivant, le 19, « Stade 2 » nous en remettait une couche dans un joli florilège de cocoricos médaillés puisés aux sources de cet étincelant lexique.

Et demain, mercredi 28 août, ouverture des Jeux Paralympiques. On va remettre le couvert. Soyez assurés, braves gens, que vous aurez votre comptant de superlatifs qui, eux, ne connaîtront pas le moindre handicap. Les croassements hurleurs des grenouilles médiatiques feront éclater leurs décibels comme aux plus beaux jours.

 

Bien que cela n’est apparemment aucun rapport avec quelque jeu olympique que ce soit, c’est alors que m’est revenu en tête : Ce que Guillaumet a fait là aucune bête ne l’aurait fait. Oui, ce que Guillaumet a fait, aucune médaille d’or n’y pourrait équivaloir. Il a tout simplement traversé, seul, à pied, la Cordillère des Andes, après que son avion se fut craché à plus de 4000 mètres d’altitude.

Antoine Saint-Exupéry nous rapporte sa véritable remarque quand il fût retrouvé, épuisé mais vivant : « Ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait ».[2]

 


[2] Antoine Saint-Exupéry, Terre des hommes, Bibliothèque de la Pléiade.